21/06/2018

Le mouvement bodypositive : Militer par et pour les corps sur Internet

Bonjour à tous.tes, aujourd'hui je voulais vous partager un texte théorique j'ai écrit dans le cadre de ma licence, une réflexion à propos du bodypositive. Depuis mon article sur mon rapport au bodypositive publié en octobre 2016, ma pensée a bien évolué et s'est complexifiée. Je vais vous parler aujourd'hui du bodypositive mais aussi de ses origines, ses enjeux, ses dérives et son futur. Je vous souhaite une bonne lecture et vous invite à me donner vos avis, réflexions sur le sujet.

N.B. Je tiens à préciser que les exemples donnés et développés sont des choix subjectifs qui me semblent représentatifs. Comme vous le verrez au cours de ma réfléxion, le mouvement bodypositive est un flux d'images insaisissable où il est difficile d'organiser et rassembler. J'ai tenté de rassembler des bribes de celui-ci, aussi justement que possible pour proposer un début de réflexion.





Le mouvement bodypositive
Militer par et pour les corps sur Internet

Leclerc Clémence




Depuis trois ans environ, nous voyons l’émergence d’un mouvement sur les réseaux sociaux, le bodypositive. A la base, il ne s’agissait que d’un hashtag mais petit à petit, celui-ci s’est tellement répandu que nous parlerons de mouvement. Le bodypositive est décrit, comme son nom l’indique, comme une façon de penser son corps de façon positive. Il vise à éloigner tous les diktats de beauté, représentant ainsi des physiques peu représentés dans les médias comme les corps non-minces, non-valides , non-blancs… 

Le bodypositive, en tant qu’hashtag, est le plus souvent utilisé sous des selfies d’internautes qui postent des photos de leur corps, l’assument, et incitent les autres à faire de même. Cela prend place la plupart du temps sur Instagram, le plus important réseau social de l’image. Cette pratique a pris tellement d’ampleur qu’il existe aujourd’hui de plus en plus de comptes dédiés uniquement au bodypositive. 
Cependant, ce qui est appelé mouvement bodypositive de nos jours, ce n’est pas seulement les publications qui contiennent cet hashtag, mais toutes les initiatives qui suivent cette mouvance. Ces initiatives peuvent être des témoignages écrits (livres, blogs, tweets …), parlés (podcasts, vidéos), des œuvres artistiques (vidéos, photographies, œuvres plastiques, performances, tatouages) ou parfois même des actions politiques (pétitions). Cette mouvance est devenue si importante et s’est développée sur tellement de médias différents qu’il serait réducteur de parler seulement de l’hashtag dédié. 
Outre la simple ode à l’amour de soi, les enjeux du bodypositive sont pourtant plus complexes. Tout d’abord, il est important de remarquer que l’image donnée du bodypositive est surtout celle de selfies pris par des internautes. S’incluant dans l’ère du selfie, ce mouvement est donc souvent jugé comme superficiel, narcissique alors qu’il tend à une vraie revendication. A l’inverse, nous retrouvons des initiatives artistiques n’étant pas des selfies, considérées uniquement à travers un prisme de revendication, perdant leur qualité artistique.

Enfin, nous devons rappeler que ce mouvement prend place sur Internet, et sa voix est majoritairement portée par des femmes, bien qu’il ne leur soit pas réservé. Ces deux points sont à prendre en compte car ils influent sur la réception de ce mouvement, aussi bien par les internautes anonymes que par les médias. Se décrivant comme inclusif de tout type de corps, le bodypositive n’est pas toujours représenté comme tel dans la réalité des faits. 

En comprenant les formes et enjeux complexes de ce mouvement qui me suit depuis plusieurs années, je vous propose ma réflexion sur le sujet. Nous verrons dans un premier temps quelles formes peuvent prendre le bodypositive, puis, nous questionnerons son engagement politique et, enfin, nous étudierons les réactions qu’il engendre.   



La forme de bodypositive la plus répandue dans l’imaginaire collectif est le selfie posté sur Instagram. Le selfie est assez régulièrement accompagné d’une légende où l’internaute raconte le chemin parcouru avec son corps et/ou d’un ou plusieurs slogans de positivité.
Un des comptes emblématiques du bodypositive et représentatif du mouvement selon moi, est celui d’une américaine, Megan Jayne Crabbe, connue sous le pseudo de « bodyposipanda » sur Instagram. Elle fait partie de la première catégorie de représentations bodypositive, c’est-à-dire celles qui utilisent directement le terme bodypositive. Elle le reprend à la fois dans son pseudo en ligne par l’acronyme « bodyposi », dans la bio de son compte Instagram (« I like talking about bodypositivity ») et est en plus de cela auteure d’un livre Body Positive Power. Sur ce compte Instagram, elle partage des selfies souriants arborant ses cheveux violets, plus ou moins dénudée. Elle se distingue également par ses vidéos où elle se filme en train de danser où nous pouvons voir notamment son ventre et sa cellulite bouger.

Bien que plus rares et moins connues, des figures bodypositive francophones existent. Il y a par exemple Marine connue sous le pseudo « metauxlourds » sur Instagram. Marine a une approche spécifique du bodypositive car elle souhaite non seulement montrer que son corps gros existe et est légitime, mais cherche aussi à montrer qu’il peut être attirant au même titre que les autres. Ainsi, elle se définit comme bodypositive mais aussi comme sexpositive, c’est-à-dire qu’elle souhaite donner une image positive du corps, et de la sexualité. C’est grâce à ses nombreux selfies qu’elle s’est faite remarquer et est devenue petit à petit modèle photo. Les selfies qu’elle poste sont la plupart du temps très dénudés. Passionnée de lingerie, elle montre régulièrement les nouvelles pièces qu’elle reçoit. Sous ses photos, énormément de femmes la remercient pour son compte et leur témoignent de la confiance qu’elles ont gagné.

Les critiques souvent engendrées par cette florescence de selfies montrant des corps sont qu’il s’agit d’un narcissisme camouflé, d’une envie de se montrer sur Internet sans convictions particulières. A ces critiques, de nombreuses internautes participant au bodypositive répondent qu’effectivement, elles sont narcissiques et qu’elles ont autant le droit de l’être que les personnes aux corps normés. Métaux Lourds répète à ce sujet que « montrer son cul sur Internet quand on est grosse, c’est un acte militant » . De nombreux comptes de personnes non-normé.e.s  qui s’aiment et le montrent peuvent être d’ailleurs qualifiés de bodypositive, alors l’auteur.rice ne le revendique pas nécessairement. Il est également bon de noter que les personnes non-normé.e.s, et surtout les femmes, sont beaucoup plus sujettes à cette critique de narcissisme que les personnes normé.e.s. En effet, les selfies de personnes aux corps minces participant au bodypositive semblent beaucoup plus tolérés, acceptés que ceux des personnes gros.se.s et/ou racisé.e.s . C’est également celleux qui peuvent être mis en avant dans le bodypositive au détriment des autres, mais nous y reviendrons plus tard. 

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Par ailleurs, nous pouvons noter que diffuser l’image de son corps comme forme de revendication ne date pas de notre ère du selfie mais de l’art féministe des années soixante et soixante-dix. VALIE EXPORT en est un exemple emblématique. Une des photographies les plus connues de l’art féministe est une photographie prise après une performance de l’artiste, Action Pants: Genital Panic de 1969. Lors de cette performance, l’artiste se rend à un cinéma qui passe des films pornographiques à Munich avec un pantalon troué à l’entrejambe. Marchant dans le public, elle provoque en confrontant directement celui-ci à ce qu’il voit à l’écran, le sexe féminin. Cette photographie, prise après la performance représente l’artiste assise, regardant l’appareil, avec l’entrejambe apparent et une mitraillette, symbole phallique, dans les mains. Elle a ensuite reproduit cette photographie et l’a diffusée en l’affichant dans les lieux publics. 

Cependant, comme je l’ai évoqué auparavant, le selfie n’est pas le seul médium du mouvement bodypositive.
Tout d’abord, toujours sur Instagram, nous ne retrouvons pas que des selfies mais également des messages de positivité et des illustrations.  Cela correspond à ce que peut poster Frances Cannon, illustratrice et poète bodypositive australienne. Dans ses illustrations, elle tente de représenter le plus de types de corps possibles. Nous y voyons des personnes gros.se.s, racisé.e.s, transgenres, poilues, en fauteuil roulant, en pleine menstruation… Elle associe très souvent ces représentations variées à des messages de positivité assez poétiques : « find acceptance within yourself », « my body is my forever home », « be your own everything », « I am as strong as a tree and my branches will reach my dreams ». 



Frances Cannon est également intéressante car elle a lancé un mouvement appelé le « Self love club ». Ce mouvement consiste à se tatouer ce slogan lancé par l’artiste. Si nous décidons de nous tatouer « Self love club », il faut respecter les règles du « club » qui sont d’être bienveillant avec soi-même et avec les autres. Beaucoup d’internautes ont décidé d’encrer ce slogan dans leur peau, faisant serment de tout faire pour s’aimer et semer l’amour.


Par ailleurs, le mouvement bodypositive prend place dans des initiatives artistiques plus importantes. Un exemple récent et marquant est le clip musical des Passantes de Georges Brassens réalisé par Charlotte Abramow, photographe et réalisatrice belge. Ce clip fut publié le 8 mars 2018 pour la journée de lutte internationale des droits des femmes. Pour ce clip où la réalisatrice a eu carte blanche, elle s’est inspirée de cette ode à la femme du texte des Passantes pour réaliser une ode à tous les types de corps féminins. Dans ce clip, elle représente des femmes de tout âge, de toute ethnie et de tout type de corps. Elle véhicule un message décomplexant en montrant des formes de vulves avec des aliments et objets du quotidien, des culottes peintes en rouge représentant les règles, des femmes musclées et des grosses dénudées. Bien que non sexualisé, ce clip a eu un tel impact qu’il a été censuré dans certains pays, parfois pendant plusieurs semaines, et est toujours interdits aux moins de 18 ans sur la plateforme YouTube en France.


Enfin, une autre initiative qui a eu de l’impact dans les médias récemment est le projet Cher Corps de Léa Bordier. Ce projet a débuté en novembre 2016 et continue encore aujourd’hui. Il prend la forme de vidéos postées sur YouTube où des femmes sont invitées à parler de leur rapport au corps. Chaque vidéo concerne une femme en particulier. Nous y retrouvons tout type de femmes, de tout âge, toute ethnie et type de corps. Sont abordées différentes problématiques liées au corps comme la grossophobie , le handicap ou l’anorexie. 

Il est assez compliqué de dater le début de la mouvance bodypositive. Il y a bien un site sur Internet que reprennent des articles sur le bodypositive (celui du site madmoizelle.com par exemple) qui date celui-ci à 1996 et identifie deux initiatrices. Cependant, il me semble qu’il s’agirait plus d’un site commercial bien référencé qu’autre chose car l’hashtag bodypositive, les blogs bodypositive et leur médiatisation sont bien plus tardifs.
De plus, avant le bodypositive, l’idée d’une acceptation du corps remonte aux années soixante. Elle naît du mouvement appelé fat activism, qui comme son nom l’indique lutte pour les personnes gros.se.s, aussi bien pour leur représentation que pour leurs droits. Celui-ci débute aux Etats Unis, pays extrêmement touché par l’obésité et la culture de la diète, mais se démocratisera progressivement. Ce mouvement a commencé en 1969 avec la National Association to Advance Fat Acceptance et le travail de la Fat Underground dans les années soixante-dix. Ces associations se sont organisées pour lutter contre les oppressions matérielles que subissent les gros.se.s, à savoir la discrimination à l’emploi, les structures médicales et l’urbanisme non adapté, la difficulté à s’habiller. Elles se sont aussi mobilisées pour créer des espaces de non-mixité où les personnes gros.se.s pouvaient se soutenir et se sentir en sécurité. 
Une des initiatives du fat activism qui pourrait être qualifiée de bodypositive aujourd’hui, ce sont les cours de sports en non-mixité dans les années quatre-vingt. Le but était de donner une nouvelle image des cours de sports traditionnels où les gros.se.s étaient moqué.e.s et où le rythme n’était pas adapté à leur morphologie. Cette mouvance de sport non-mixte a été lancée par un groupe d’action Large as Life à Vancouver, au Canada. Grâce à ce groupe, en 1984, treize salles à Vancouver proposent des cours de sport uniquement pour les femmes grosses. Grâce à un autre groupe de fat activists, en 1985 le magazine Radiance place une femme grosse en tenue d’exercice en couverture, et montre des images des cours d’aérobic en non-mixité. Cela va inspirer de nombreuses salles qui vont proposer ce type de cours dans les états de l’Illinois, New York, Texas et Virginie. Un livre dédié va être publié en 1988, Great Shape : The First Exercise Guide for Large Woman pour casser les codes et montrer que les grosses peuvent être sportives. 

Il est intéressant de parler du fat activism car il est régulièrement comparé au bodypositive. De plus en plus de femmes sur Internet expriment qu’elles se sentent plus proches du fat activism et qu’elles ne se sentent plus inclues dans le bodypositive. La critique majeure du bodypositive est qu’en y incluant tout type de corps, les personnes normé.e.s peuvent se mettre en avant et effacer la représentation de minorités. La militante grosse et racisée Kiyémis confie dans un article pour Buzzfeed « Plus je cliquais sur les hashtag #bodypositive, moins je voyais de corps qui me ressemblaient. Le jeu des réseaux sociaux faisait qu’au sein même de ce qu’on appelle la « sphère body-positive » , les corps les plus valorisés via les likes étaient ceux qui déviaient le moins de la norme ». Elle critique le fait que même dans cette mouvance censée être bienveillante, les mêmes schémas de beauté se sont répétés. Une femme blanche comme Ashley Graham, mannequin grande taille va être glorifiée, admirée tandis qu’une femme noire comme l’actrice Gabourey Sidibe va être considérée comme courageuse, pour l’effort… La journaliste britannique Jessica Lindsay porte des critiques similaires sur Metro News : « The present movement lacks direction and focus, and prioritises the thoughts, perspectives and visibility of white, able-bodied, cisgender women with hourglass-shaped or smaller bodies » . 
Les militantes grosses qui s’incluaient dans le bodypositive regrettent le fait que celui-ci devienne une simple ode à s’aimer. Elles souhaitent que la grossophobie soie comprise comme une discrimination à part entière. Un défaut du bodypositive est qu’il peut mettre sur le même piédestal une personne mince qui n’aime pas regarder ses cuisses dans le miroir et une grosse qui est moquée, discriminée chaque jour. Bien sûr, nous pouvons, peut importe notre corps, porter un regard discriminant sur nous-mêmes, mais lorsque l’on est gros, ces regards discriminants viennent de toute une société. Ces mêmes réflexions s’appliquent également au racisme et au validisme dans le mouvement bodypositive. 

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Les militantes déçues par le traitement de la grossophobie dans le bodypositive trouvent aujourd’hui refuge par exemple dans l’association Gras Politique. Cette association se place sur la lignée du fat activism et propose des groupes de paroles pour parler de la grossophobie. Elle organise également des évènements ouverts en non-mixité comme des cours de yoga, des sorties piscine ou des vides dressings. Accompagnant l’essor du bodypositive, une pensée fatpositive semble se dégager depuis fin 2017. Le 15 décembre 2017, Anne Hidalgo, maire de Paris, organise une journée contre la grossophobie à l’Hôtel de Ville. Elle y convie des militantes de toute nationalité pour des tables rondes sur le sujet et organise un défilé de mode grande taille. Le 23 mai 2018 sort un livre, Gros’ n’est pas un gros mot, écrit par les deux fondatrices de Gras Politique, Daria Marx et Eva Perez-Bello. Livre poche d’une centaine de pages, il explore chapitre par chapitre les différents types de discriminations que subissent les gros.se.s en livrant leurs témoignages. La sortie de ce livre est très importante car il est l’un des rares ouvrages en français démocratisant les fat studies.


Par ailleurs, peu importe que nous nous sentions plutôt bodypositive ou fatpositive, les commentaires désobligeants envers les militant.e.s fusent sur Internet. Métaux Lourds prend la parole dans une vidéo de la youtubeuse SheToutCourt  en disant que des amies à elle qui avaient osé poster une photo en maillot de bain sur Twitter ont subi des harcèlements organisés. Par harcèlement organisé, nous signifions menaces de mort, menaces de viol et recherches de données personnelles privées. Comme je l’ai évoqué auparavant, ces conséquences visent d’avantage les personnes non-normé.e.s que les personnes normé.e.s. Par exemple, sous la vidéo de Brut qui fait parler Eva Perez-Bello à propos de son combat contre la grossophobie, nous retrouvons énormément de commentaires très insultants. Dans les commentaires, il lui est par exemple proposé de mourir, de perdre du poids en allant à la salle, tout en la qualifiant de « vache », « cachalot » et autre « gros sac ». En étant anonymes sur Internet, les internautes se lâchent et harcèlent volontairement les personnes qui militent par et pour une acceptation du corps. 

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M. ABRAMOVIC, Rythm 0, 1964

Dans une certaine mesure, nous pouvons comparer ces interactions entre militantes et internautes avec les interactions entre artistes féministes et visiteurs dans des performances interactives des années soixante et soixante-dix. Je pense particulièrement aux performances iconiques, Rythm 0 de Marina Abramovic, 1974 et Cut Piece de Yoko Ono, 1964. Dans la première performance qui a au total duré six heures, Marina Abramovic est dans une pièce où elle dispose un certain nombre d’objets autour d’elle. Certains de ces objets ont une fonction de douceur (plume, fleur…) et d’autres de douleur (pistolet, couteau…). Elle dispose son corps dans une pièce et laisse les visiteurs faire ce qu’ils veulent avec ces objets. Elle finit cette performance, les vêtements découpés, la peau scarifiée lorsque quelqu’un pointe une arme sur sa tempe. Dans Cut Piece, Yoko Ono se dispose dans une pièce en laissant des ciseaux à disposition. Nous voyons les visiteurs passer et découper ses vêtements. Avant l’existence d’Internet, ces performances questionnaient déjà ce qu’il pouvait se passer si on laissait à disposition le corps des femmes. 

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Comme le regrettent les militantes grosses, les personnes normé.e.s sont de plus en plus nombreux.ses dans le mouvement, et sont également mis.es en valeur par les médias. Nous retrouvons sous l’hashtag bodypositive une florescence de publications de personnes montrant qu’elles ont perdu du poids, qu’elles mangent selon la mode healthy ou qu’elles sont à la salle de sport. Cette perte de représentation de personnes gros.se.s, racisé.e.s, non-valides se fait ressentir dans la manière dont le sujet est traité par les médias. Cette une de Cosmopolitain du mois de mars 2018 représente pour moi toute l’absurdité du traitement du sujet. Dans les titres, nous retrouvons en petit « Enquête : Le bodypositivisme, c’est quoi ? » puis en gros, juste en dessous « Bien dans mon corps : Un test pour trouver son sport + des idées fun pour mincir ». Dans un premier temps, nous pouvons constater que comprendre le bodypositive est moins important à mettre en avant sur leur une que des « idées fun pour mincir ». Ensuite, le magazine appelle la rubrique liée au sport et à la minceur « bien dans son corps », ce qui rejoindrait l’idée du bodypositive justement. Cependant, le magazine semble véhiculer que non, « bien dans son corps » c’est faire du sport et mincir dans le fun, à l’image de ce que véhiculent les personnes normé.e.s du bodypositive. 

D’autre part, même les médias féminins considérés comme féministes comme Madmoizelle (bien que controversé) traitent le sujet de manière hasardeuse. Dans un article de 2017  qui décortique les tendances du bodypositive, le site donne une image extrêmement mauvaise du fatpositive : « Dans cette logique, le #FatPositive tend parfois à la critique du corps mince ou maigre, et de la nourriture saine. », « De plus, l’injonction à « mal manger » peut pour le coup poser problème quand il s’agit de préserver sa santé ! ». D’une part, il est dit que le fatpositive est contre les minces, alors que ce n’est absolument pas son sujet. Le sujet du fatpositive, comme nous l’avons décrit précédemment, est de lutter contre la grossophobie, ce qui est bénéfique à tous.tes. D’autre part, nous retrouvons l’argument commun de « l’injonction à mal manger », autrement appelé « apologie de l’obésité » dans certaines critiques. Premièrement, tous.tes les gros.se.s ne mangent pas « mal » (que veut dire mal manger ?) car la nourriture n’est pas la seule cause de l’obésité. Deuxièmement, les gros.se.s demandent simplement à être représenté.e.s dans les images, à vivre tranquillement et ne prônent pas le fait d’être obèse puisqu’elleux-mêmes en souffrent quotidiennement. En conclusion, l’article nous dit à propos du bodypositive « Voilà enfin un bon équilibre entre estime de soi et santé » et reparle encore de santé, alors que le bodypositive n’a rien à voir avec celle-ci et prône également des personnes handicapées qui ne sont pas en bonne santé...


Le marketing peut également totalement réutiliser la mouvance bodypositive en la comprenant mal. C’est le cas par exemple d’une campagne de la marque de prêt à porter Zara, « Love your curves » qui a fait un énorme badbuzz . Le slogan de la campagne, « Love your curves » est un slogan que nous retrouvons souvent dans le bodypositive pour inciter à aimer les courbes de son corps. Le problème est que Zara associe ici ce slogan à l’image de deux femmes complètement normées, très minces. Les seules courbes que nous voyons sur l’image sont leurs fesses. Ainsi, Zara parle de « curves » pour désigner la courbure des fesses qui est totalement normale chez une femme alors que ce slogan vise d’avantage les femmes ayant des bourrelets, des hanches très larges, des fesses volumineuses.


A l’inverse, une autre marque de vêtement, Asos, utilise à bon escient le bodypositive dans sa campagne. Dans sa dernière campagne de pub appelée « Live curious » de mars 2018, la marque met en avant tout types de physiques, c’est-à-dire différentes ethnies et corpulences. Le propos de la marque avec ce terme « curious » est d’être curieux dans son style de vêtement, d’oser porter des choses hors normes. La marque fait donc naturellement le lien entre la diversité de ses styles de vêtements et la diversité de corps qu’il existe, ce qui est assez intelligent. De plus, elle est dans une démarche bodypositive jusqu’aux vêtements puisqu’il y a une grande gamme de vêtements dédiés aux personnes grandes tailles, adaptées à leur morphologie. La marque se fait également remarquer par son désir de ne pas retoucher la peau des modèles qui posent avec les vêtements. Nous voyons donc la cellulite, les bourrelets et les vergetures des modèles qui posent pour Asos


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Comme nous avons pu le voir au cours de cette réflexion, l’esprit bodypositive est très présent mais n’est pas pour autant toujours accepté, bien interprété et bien représenté. Cependant, comme j’ai pu le souligner au cours de cette recherche en mêlant des initiatives passées et récentes, des initiatives importantes pour le mouvement bodypositive sont en chemin et redonnent espoir.

Souvent, je me pose des questions sur l’avenir du bodypositive. L’activisme va-t-il peu à peu quitter Internet et s’inscrire dans le monde réel ? Va-t-il s’organiser ou allons-nous rester dans une individualité ? Allons-nous quitter nos miroirs et aller dans la rue ? La dernière partie de l’ouvrage The Fat Studies Reader  nous interroge à ce propos. Elle pose dans un premier temps la question de pourquoi les personnes gros.se.s n’ont pas organisé une résistance. La réponse à cela est qu’être un.e gros.se peut être un état passager, et qu’il est compliqué de construire un mouvement sur ces bases. Il est également avancé que les institutions de nos jours tendent tellement à critiquer les gros.se.s qu’il serait très dur de changer les mentalités et que l’on se confronterait au ridicule, ce qui peut être d’autant plus difficile à vivre. De plus, il y a un ensemble d’industries qui feraient faillite demain si les corps gros étaient acceptés. Pensez par exemple à l’industrie de la nourriture de régime, celle des livres de régimes ou celle de la chirurgie bariatrique. Combien de million de dollars perdraient-elles ? Enfin, il faut bien prendre en compte que la grossophobie est un conditionnement et concerne tout notre système. Il n’y a pas les minces qui critiquent les gros.se.s d’un côté et les gros.se.s gentil.le.s de l’autre. Les personnes gros.se.s peuvent également être grossophobes, malheureusement. Ainsi, rêver union et résistance est peut-être de l’ordre de l’utopie.


Sources :

C. COOPER, Fat Activism : a Radical Social Movement, 2016, Hammeron Press, Bristol
D. MARX, E. PEREZ-BELLO, ‘Gros’ n’est pas un gros mot, Chroniques d’une discrimination ordinaire, 2018, Librio, Paris
E. ROTHBLUM, S. SOLOVAY, The Fat Studies Reader, 2009, New York University Press, New York

Art féministe

R. MOIRA, The amazing decade : women and performance art in America : 1970-1980 : a source book, Astro Artz, 1983

Articles

J.LINDSAY, Why I’m no longer using the term ‘body positive’, 5 juin 2018, Metro, www.metro.co.uk

Vidéos

31/07/2017

Sérotonine

J'adresse cette article à tous mes proches, mais aussi à tous•tes celleux qui suivent mon quotidien sur Internet, de près ou de loin.


J'avais envie de vous parler de quelque chose d'important pour moi, dont je parle encore trop peu. J'ai été diagnostiquée dépressive il y a exactement quatre mois maintenant.

J'ai commencé à aller mal vers le mois de novembre. Je me suis isolée chez moi tout le mois durant et pour la première fois j'ai commencé à avoir des idées noires. Au début j'osais pas en parler à mes proches, parce que je voulais les épargner et puis j'ai fini par leur dire. Puis, les mois qui ont suivi, je suis beaucoup sortie, j'ai eu beaucoup de travail donc c'est un peu parti, j'avais sûrement la tête ailleurs.
Et puis février, tout a refait surface.

Il y a comme des vagues, dès fois ça va mieux, dès fois je replonge et j'oublie mes avancées. Puis, ce qui se passe aussi, c'est que parfois le moral suit, parfois la santé physique pas vraiment... J'ai eu un premier traitement qui me faisait vomir, le second qui me donne des maux de tête et avec lequel je suis plus fatiguée.

Alors, depuis quelques mois j'essaie de me traiter comme si j'étais malade physiquement. Je suis un peu moins exigeante avec moi-même, je me fais des petits cadeaux à moi-même, je fais des choses qui me font plaisir. Ce qui fait que parfois, je suis pas forcément très présente pour mes ami•es, même si j'essaie de faire de mon mieux. Et puis, par ailleurs je me coupe un peu des gens, j'ose pas vraiment aller vers elleux car je sais que c'est un peu compliqué d'être face à une personne dépressive, de se sentir impuissant•e mais de devoir toujours essayer de faire des efforts quand même. C'est pour ça que je me sens bien avec les réseaux sociaux, je peux partager des choses en public, tendre des petites perches et les gens peuvent les saisir sans se sentir obligé de le faire.
Heureusement, j'ai quelques personnes autour de moi qui me demandent assez régulièrement de mes nouvelles, mais j'ai toute une partie de mon cercle pour qui c'était trop difficile à gérer donc je perds petit à petit des gens autour de moi.

Outre ma dépression, il y a aussi le fait que j'ai du gérer deux ruptures en quatre mois, toutes deux très différentes mais très douloureuses à leur manière. On ne peut pas vraiment dire que c'est ce qui explique la totalité de mon mal être mais ma confiance en moi a pris un sacré coup.

Maintenant j'essaie de réapprendre petit à petit ce que c'est d'être face à soi-même, ses doutes, ses faiblesses et à ne plus compter sur les gens autour de moi. Le point positif si on peut en noter un dans l'histoire, c'est que j'ai tellement eu le sentiment de toucher le fond du gouffre que j'apprends sur le tas à me faire du bien, ne serait-ce que par mécanisme de survie. Les matins où je ne veux pas quitter le lit car je ne vois pas de lendemain, c'est une victoire de mettre un pied dehors.

Ca va aller, ça va prendre du temps. Pour être honnête ça va déjà un peu mieux. Je suis suivie par une psychiatre, j'ai un traitement mais à faible dose, ce qui fait que je ne m'en sens pas trop dépendante.

Et puis, il y a pleins de petits plaisir qui me font sourire chaque jour, que je cultive pour oublier tout ce qui est derrière moi. Je vais t'en énumérer quelques uns :

 recevoir du courrier  câliner mon chien tester une nouvelle recette de cuisine allumer mon enceinte et mettre mes chansons préférées   lire un livre dans le métro   boire une bonne bière en terrasse   regarder des vidéos d'Alma Maria   faire des karaokés toute seule   me maquiller de toutes les couleurs   porter ma robe à carreaux vichy   regarder les couchers de soleil   manger des pêches   aller au cinéma avec des amis   faire du point de croix

(et puis, j'ai coupé mes cheveux alors que je voulais le faire depuis dès mois, je suis tellement contente d'avoir franchi le cap, ça marque un nouveau départ pour moi)

Sinon, j'ai fini de lire un livre de développement personnel qui s'appelle Les dieux voyagent toujours incognito de Laurent Gounelle qu'un ami m'a recommandé. Je l'ai dévoré en dix jours, c'était assez chouette et c'était mon premier gros livre (500 pages environ). Ça m'a aidé un peu à prendre du recul par rapport à mon comportement et certains réflexes que j'ai plus ou moins consciemment au quotidien. J'aime bien lire, ça m'apaise et je pense que lire des livres de développement personnel ça va pas forcément guérir ma dépression en un claquement de doigt mais ça peut m'aider à reprendre confiance, je pense. Si tu as des livres à me recommander, de développement personnel ou non écris les moi dans les commentaires j'y jetterais un œil.

Du coup voilà, en ce moment c'est un peu le flou, la phase de transition où je me sens un peu en train de flotter. Mais à la rentrée, normalement ça va aller un peu mieux, je vais faire une L3 de photographie dans une fac qui apparemment est très cool et militante donc j'attends de voir ça. Je cherche aussi un appartement à côté pour me rapprocher de ma fac pour fin septembre, donc prendre mon indépendance ça me fera sûrement du bien aussi. 

Enfin voilà, je voulais écrire ce petit article, à la fois pour parler de la dépression parce que je trouve que c'est un sujet important à aborder et puis, parce que j'avais envie aussi d'expliquer un peu comment je me sens et de faire un petit bilan de ce qui se passe dans ma vie. Ça explique aussi un peu pourquoi je fais peu de photos ces derniers temps, j'avais pas trop la tête à ça. J'essaie de reprendre petit à petit, j'espère revenir bientôt avec de nouvelles choses.

Prenez soin de vous,

Clémence.

16/10/2016

Le bodypositivism et moi

Il y a un mois j'ai été photographiée pour un projet dont je vous ai parlé dans un précédent article (cf. Femme). Je vous ai parlé de la photographe Jeanne Ménétrier et de son projet sur le genre humain auquel j'allais prochainement participer. Elle m'a posé deux questions à ce sujet auquel j'ai répondu avant que l'on se voie. Puis, lorsque l'on s'est vues, on a énormément discuté de ce que j'avais écrit, elle m'a demandé d'approfondir et c'était extrêmement intéressant. Honnêtement, je crois que je m'étais jamais sentie aussi bien en tant que modèle, tout simplement parce que je n'avais pas l'impression d'en être une mais juste d'être moi-même, voilà pourquoi je voulais vous parler aujourd'hui.


Dans ce texte, il y a un passage où j'ai écrit "Que l’on cesse d’utiliser nos corps comme des panneaux de revendication et qu’on commence à vivre dedans." et cela faisait sens pour moi quelques mois auparavant mais d'autant plus aujourd'hui compte tenu d'un événement. 

La veille de la séance avec Jeanne, je suis montée sur ma balance. Pour être honnête avec vous, je ne monte plus sur ma balance depuis un moment, je me porte mieux comme ça. J'essayais depuis deux ans de me regarder dans le miroir et d'accepter mon corps pour ce qu'il est et pas pour ce qu'il représente, à savoir, des chiffres. Ce soir-là, je me suis rendue compte que je pesais environ 15 kilos de plus que ce que je pensais et toute la soirée je me suis sentie mal dans ma peau, je me suis effondrée.
Quelques semaines auparavant, je me disais de temps en temps que peut-être je me sentirais mieux dans ma peau si je perdais du poids. Mais j'avais toujours quelque chose dans ma tête qui me disait que je ne devais pas mincir parce que c'était me trahir. 

Comme je vous en ai parlé dans de précédents articles, je disais m'être mise à me photographier nue tout d'abord pour aboutir à mon projet Floraison mais aussi pour me sentir mieux dans mon corps. Au final, j'ai le sentiment que ça a produit tout l'inverse. Suite à ces photos, j'ai reçu des commentaires comme quoi j'étais "courageuse", j'ai peut être crée un idéal dans les yeux de certains et finalement, peut être que si je n'étais pas ronde, mes photos n'auraient pas eu autant de succès. Finalement, ce qui apparaît aux yeux des gens c'est plus l'image que véhicule mon corps nu plutôt que le message artistique que j'ai voulu faire passer derrière dans cette série.
J'ai toujours été une fille complexée et depuis que je suis jeune, je me dis que j'aimerais trouver de nouveaux idéaux. Je me dis aussi que si j'avais vu une fille ronde que j'admire craquer et se mettre à mincir j'aurais eu envie de le faire aussi. Cependant, ce n'est absolument pas ce que je veux.


Je ne veux plus que mon corps véhicule un message. C'est ça que je voulais dire par "Que l’on cesse d’utiliser nos corps comme des panneaux de revendication et qu’on commence à vivre dedans." et c'est encore plus vrai pour moi aujourd'hui. 

Une amie qui lit mon blog m'a envoyé le lien vers une vidéo d'une américaine qui explique qu'en publiant des vidéos d'elle en train de montrer ses tenues, les gens dans les commentaires se focalisaient sur son corps et un peu comme moi lui disaient qu'elle était "courageuse" et la casaient dans la case "ronde" sans qu'elle n'aie rien demandé. J'aime particulièrement cette vidéo et surtout cette phrase (5:28). Cela retranscrit totalement la façon dont je me sens maintenant.


 "I feel like we need to stop saying "bobyconfident", like the word "body" like "body, body, body, body" as that is what is important. I feel like we just need to concentrate on being confident and happy within ourselves rather than really worrying about what we look like."

Pendant cette séance photo, Jeanne a voulu que je me comporte comme si j'étais seule chez moi, en me demandant par exemple de m'allonger sur mon lit de la manière dont j'ai l'habitude de le faire. Parfois, c'était difficile d'oublier la caméra parce qu'à force de poser on peut essayer de changer l'image de nous-même, changer d'expression. Mais finalement, après tout ce travail à la fois sur moi-même et sur le projet de Jeanne, le résultat m'a assez bluffée. Certes, c'est différent de tous les photographes qui ont pu me photographier et je ne suis pas sublimée, magnifiée mais c'est juste moi et me sentir moi, c'est finalement tout ce dont j'ai besoin aujourd'hui.

 Toutes ces photographies ont été réalisées en argentique avec une double exposition, aucune retouche.

Vous pouvez retrouver l'intégralité de son projet ici.






13/07/2016

L'angoisse de la solitude

J'ai toujours eu du mal à jeter les choses, à marquer un point final. Vous aussi peut-être avez déjà ressenti ce sentiment, en rangeant votre bureau après de longues années de négligemment, d'être incapable de trier vos vieilles affaires. C'est une sorte de satisfaction de savoir qu'on est entouré de choses, même si elles ne nous font plus vibrer comme avant.

Dès fois, je ressens un peu la même chose vis-à-vis des gens. J'ai souvent tendance à laisser traîner les relations. Je pense aux souvenirs ensemble, à tout ce que j'ai pu confier et je ne me demande même plus si la relation produit du bon ou du mauvais.

En vérité, j'ai peu de relations proches avec les gens. J'ai souvent changé d'endroit, d'établissement scolaire et j'ai pas eu le temps de construire des relations de longue dates. Quand on est jeune, j'ai l'impression qu'on est censé avoir plus de contacts, de connaissances que d'amis, qu'on doit avoir une sorte de cercle autour de nous. Pour ma part, j'ai du mal à avoir des relations légères, je m'attache vite et fort aux gens. C'est d'ailleurs pour cela que pour quelqu'un de mon âge, je "sors peu". Je ne vois pas souvent du monde, mais quand je suis entourée c'est fort, c'est intime. Ces personnes, rares et précieuses pour moi, je les retrouve comme des cadeaux. J'ai l'impression que par mon hyper disponibilité, je me dois de les honorer et de faire tout pour que nos moments ensembles soient les meilleurs, qui à enfouir mes tracas et oublier leurs défauts. J'ai peur de les perdre, peur d'être seule alors je ne dis pas ce qui fâche, ou bien, pire, je ne m'en rends pas compte tellement je suis euphorique. 

Il y a trois mois, j'ai coupé les ponts avec quelqu'un et c'est rare que je le fasse. C'était quelqu'un dont j'avais été assez proche. Il y a avait eu une ambiguïté entre nous qui a cessé mais nous avions continué à échanger, se donner nos nouvelles, nous confier. Je l'ai revu en début d'année et il savait que j'étais toujours seule, que sortant peu j'avais peu de chance d'avoir rencontré quelqu'un entre temps. De ce fait, il s'est permis de me dire qu'il avait envie de coucher avec moi, que j'étais "vulnérable comme les autres", comme si j'étais un jouet resté à sa disposition depuis plus d'un an. Il m'a dit qu'il m'avait manipulée il y a plusieurs années, qu'il s'en voulait, tout en continuant à le faire par le biais de ses excuses. Et ça, je l'ai compris en parlant à quelqu'un de l'extérieur qui m'a dit que c'était affreux de me dire des choses pareilles. Et là, j'ai compris que je ne pouvais pas arranger le problème, que je devais mettre un point final et radical. Je rêvais de le faire depuis longtemps mais je n'osais pas parce c'était le premier garçon qui faisait mine de s'intéresser à moi et j'avais l'impression que ça n'arriverait plus jamais. Je me mentais à moi-même et mentait aux autres en leur disant que quelqu'un s'intéressait à moi, que j'allais bien.

Ce que je tire de cette histoire, c'est que je ne veux plus me mentir à moi-même et mentir aux autres. Je veux dire les choses aux gens, être vraie avec eux. J'ai compris que les relations ça s'entretenait, qu'il fallait parler avant que les mauvaises herbes nous dévastent et nous encerclent. Et aussi que les relations étaient plus fortes, plus riches quand on se dit les choses, quand on sort nos tripes.
Mais aussi qu'il valait parfois mieux que je cultive mon jardin moi-même plutôt que de laisser quelqu'un en faire un terrain vague. Ce que j'ai compris aussi, c'est que ça "craint" pas d'être seule, mais que c'est une force. J'ai le sentiment que plus chez les filles que chez les garçons, c'est devenu une sorte de convention sociale d'être accompagnée pour tout et n'importe quoi. Mais je sais que la seule personne qui peut me donner confiance en moi, de la force c'est moi et toute l'attention extérieure ne m'en donne que l'illusion.

Il y a une autre expérience il y a peu qui m'a marquée. J'ai été invitée à la remise de prix d'un concours photo auquel j'avais participé. C'était une sorte de soirée dans un bar/club à Paris où il y allait avoir tout un tas de gens que je ne connaissais pas et la première pensée que j'ai eu c'était "il faut que j'y aille avec quelqu'un". J'ai alors proposé à quelques amies qui m'ont défilé, puis j'ai posé un statut sur mon mur sans aucune réponse. J'hésitais à ne pas y aller mais au dernier moment, je me suis habillée, maquillée je suis sortie, j'avais une date avec moi-même. Au début de la soirée, je suis restée un peu seule, je trépignais en attendant les résultats puis, je suis restée et je suis allée parler timidement à deux filles qui étaient là. On a parlé pendant peut-être vingt minutes de photographie, d'argentique, de ce qu'elles aimaient puis elles ont rejoint leurs collègues et je suis rentrée chez moi.

Photo prise à cette soirée
C'est bête mais j'étais tellement contente d'être sortie seule et d'avoir réussi à parler à des inconnus pendant plus de dix minutes sans me sentir illégitime de le faire. J'avais comme une énergie positive qui se propageait dans tout mon corps et qui me disait "You go, girl". Et là, j'ai compris que j'étais capable, que j'avais pas de honte à être seule à cette soirée et que ça ne faisait pas de moi quelqu'un d'associable.

Alors, s'il te plait, toi qui me lis et qui te sens peut-être seul(e), comprends que tu vaux autant que toute autre personne sur Terre et que ton nombre d'amis n'estime pas ta richesse intérieure. Qu'il vaut mieux être seul que d'entretenir des relations toxiques. Qu'il faut célébrer qui tu es

13/06/2016

Femme

Aujourd'hui j'avais envie de vous partager un texte que j'ai écrit il y a deux mois pour Jeanne Ménétrier, jeune photographe qui s'est lancée dans un projet sur les genres humains. Pour ce projet, elle établit un travail personnel avec chaque modèle en lui posant deux questions et oriente son travail selon les réponses de chacun : Qu'est-ce que la féminité/masculinité pour toi? Comment vis-tu le fait d'être femme/homme aujourd'hui? Je vous invite à aller jeter un oeil à son projet ici

Voici ce que j'ai écrit. 

"Qu'est-ce que la féminité? Comment vis-tu le fait d'être une femme aujourd'hui?"

Etant jeune j’ai eu le sentiment qu’on me répétait beaucoup « être femme c’est être… » ou « être femme c’est faire… ». En tant que jeune fille en quête d’identité, je suis passée dans une phase où j’essayais de répondre à ces schémas pré mâchés que j’acceptais, sans me demander pourquoi ils s’imposaient à moi. J’en ai beaucoup souffert parce que je me rendais compte petit à petit que je n’y correspondais pas. J’ai alors vu d’autres tendances un peu en réponses à ces clichés qui s’énonçaient comme « être femme c’est ne pas être… c’est être… ». Au début, je me disais que c’était une belle initiative, qu’il fallait répondre, se battre contre ces premiers clichés très présents dans les médias comme quoi la femme serait distinguée, axée sur son apparence. Je pensais qu’effectivement si les femmes se comportaient de cette manière c’était à cause de ces idéaux qu’on nous imposait.

Cependant, en grandissant je me suis rendue compte que des femmes souffraient également de ces sortes de nouvelles normes en réponses aux premières. Je me suis rendue compte que certaines femmes prenaient réellement du plaisir à prendre soin d’elles, à entretenir leur corps et j’ai compris à quel point elles aussi, elles subissaient des discriminations. Les idéaux tentent de nous dissocier, de nous séparer mais ce qui fait notre unité est que nous souffrons toutes à cause d’eux. Alors j’ai commencé à me demander si la solution ça ne serait pas simplement de trouver la féminité dans chaque femme plutôt que dans des minorités correspondant à des critères.


J’aimerais dire que la féminité c’est être libre, fraîche, intemporelle. J’aimerais qu’on cesse de définir la féminité à notre place et qu’on nous laisse la développer comme on l’entend. J’aimerais dire qu’être femme ce n’est pas être soit Marylin Monroe soit Kate Moss mais les deux à la fois. Que l’on cesse d’utiliser nos corps comme des panneaux de revendication et qu’on commence à vivre dedans.
(conf. un précédent article)




En ce qui me concerne, aujourd’hui je suis femme dans mon corps et j’aime cela mais je ne pense pas pour autant que cela détermine ma manière d’être. Le premier exemple qui me vient en tête est mon apparence, ma manière de m’habiller ; on me dit souvent que je suis assez féminine parce que je porte souvent des robes mais j’ai le sentiment d’en porter simplement parce que j’aime ça plus que parce que c’est féminin. Je fais un peu ce qui me plait, je pioche dans tous les dressings, que cela soit celui de mon petit frère, de ma grand-mère ou de ma mère. Je me rends compte chaque jour qu’il y a des choses, des actions que je considère comme unisexes qui sont masculines pour certains, ne le sont pas pour d’autres…




Je pense que finalement c’est le regard des autres qui nous forge nos concepts de féminité ou de masculinité et qui fait douter de ce que l’on est. Aujourd’hui je suis femme, je suis heureuse d’être une femme mais j’aimerais que mes goûts, mes choix, mes opinions, mes rêves soient entendus comme provenant d’un être humain à part entière et non pas simplement comme provenant d’une femme parmi tant d’autres. J’aimerais que l’on me détermine par mon expérience de vie plus que par mon sexe d'origine.

18/03/2016

Quand la culture ça fait du bien

Pour être tout à fait honnête, j'ai longtemps été quelqu'un d'assez fermé pendant un certain nombre d'années. Quand j'étais dans mes années collèges, j'allais à mon cours de dessin le mercredi après midi et je dessinais en me basant uniquement sur mon imagination. J'étais enfermée dans cette bulle. La photographie m'a aidé à m'ouvrir, à rencontrer des gens, avoir un contact simple avec eux et m'a, je pense, aidé à percer cette bulle. 

Aujourd'hui, cette hibernation culturelle m'a posé parfois quelques problèmes (si on peut appeler cela des problèmes). Je ne connais pas les films cultes, les séries télé pour adolescents et c'est souvent difficile pour moi d'en placer une dans une conversation. Alors, j'ai pu penser que j'avais pris trop de "retard", que "ça n'était pas possible" et je ne savais pas par quoi commencer. 

Pendant longtemps j'ai eu un rapport conflictuel avec les objets culturels parce que je ressentais une sorte de pression de la part de mon entourage et je me rendais compte que je faisais les choses plus pour eux que pour moi. Je me souviens même une fois avoir menti à un garçon dont j'étais amoureuse en lui disant que j'avais lu un livre et passé des heures à fouiller des passages du livre pour avoir une discussion décente avec lui. 

J'ai longtemps été fâchée avec la lecture, sauf à une période où je me suis mise à avoir une frénésie pour Amélie Nothomb vers 14, 15 ans et j'ai du lire une dizaine de livres d'elle avec une facilité hallucinante. Concernant le cinéma, j'ai été pendant une très longue période regarder des comédies françaises infâmes pour accompagner mon frère et ma mère et je crois que cela m'avait plus dégoûté qu'autre chose. Cependant, j'ai rencontré quelques personnes qui m'ont donné envie de me remettre à voir des films. Je me suis mise à faire beaucoup d'expositions aussi avec mon père, je me suis habituée à sortir au minimum une fois par mois pour me cultiver simplement par envie. 

Aujourd'hui, j'ai décidé de partager avec vous quelques petites découvertes cinématographiques pour commencer. Je ferais ensuite peut-être quelques articles sur la musique, sur la photographie, éventuellement la lecture si cela vous intéresse.

J'ai découvert le film Boyhood pendant la première semaine de janvier quand j'étais encore en vacances. Nous voulions le regarder avec des amis mais n'ayant pas réussi à le voir et la bande annonce m'ayant fait assez envie, j'avais envie d'en savoir plus.
Ce qui m'a donné envie de voir ce film, c'est l'originalité de la manière dont il a été crée. Le film a mis 12 ans à être réalisé. Tous les ans, le réalisateur a repris les mêmes acteurs. Nous les voyons ainsi grandir les acteurs dans 'Boyhood', qui, comme son nom l'indique parle de l'évolution d'un garçon de son enfance à la fin de son adolescence.


La première pensée que j'ai eu à propos de ce film est "Est-ce réellement un film?" parce que je n'avais pas le sentiment d'en regarder un. Le film est construit comme une sorte de télé-réalité. Nous avons le sentiment de voir des fragments de vie des personnages presque bruts. Dans la plupart des films que l'on regarde aujourd'hui, il y a comme un fil conducteur, on va d'avantage mettre en avant certain détails plutôt que d'autres pour nous faire comprendre le sens. Or, dans ce film on a l'impression que tout paraît assez linéaire aux premiers abords. On se demande sans cesse "Où est-ce que ça va nous mener?" et finalement, nous sommes perpétuellement face à une suite de petites scènes sans de dénouement clairement énoncé que nous interprétons un peu comme nous le souhaitons selon nos ressentis et notre vécu. Ce film fait réfléchir car on voit que certaines petites scènes qui peuvent paraître anodines par rapport à d'autres plus frappantes nous marquent. Dans ce film, le spectateur peut ressentir les choses avec le degré de sensibilité qu'il souhaite, il ne lui est pas imposé. Dans ce film, la violence montre la violence, la tendresse montre la tendresse et il n'y a rien qui paraît surjoué, porteur de jugement. On peut se faire son histoire.

" - I wish I could use the bumpers...
- You don't want the bumpers, life doesn't give you bumpers."

Je pense ainsi pouvoir dire que j'ai aimé ce film même si c'était une expérience assez spéciale. L'histoire en elle-même est assez ordinaire : l'évolution d'une famille divorcée puis recomposée avec deux enfants, une fille et un garçon. Ce que j'ai aimé, c'était la manière dont j'ai pu m'identifier dans certaines scènes. Les échanges paraissent naturels et ce côté naturel est d'autant plus accentué par le choix de conserver les mêmes acteurs. En fait je ne sais pas si j'ai apprécié le film en lui-même ou simplement ce qu'il m'a amené à penser. Regarder pendant presque 3 heures un film qui nous emmène un peu dans tous les sens est assez difficile. Mais, je sens que justement, comme je l'évoquais plus haut, il laisse la liberté de choisir les scènes qu'on veut suivre, ce n'est pas grave de ne pas tout retenir. Ce film est un petit ovni qui vaut la peine d'être rencontré.

En parlant d'ovni, j'ai également vu Solange et les Vivants d'Ina Mihalache. En plus de s'être adonnée à la vidéo et à l'écriture, elle réalise son premier long métrage. Il est sorti en salle mercredi dernier et j'ai eu la chance de le voir mardi soir en présence d'Ina. Premièrement, je tiens à dire qu'avant de voir ce film j'adorais déjà son personnage et le contenu qu'elle publie sur sa chaîne. Sa "présence" à travers ses vidéos m'a parfois aidé dans la vie. Forcément, je pense que cela a eu un impact sur mon avis. Si vous aimez sa chaîne, vous aimerez le film je pense.


Je suis allée voir ce film avec ma mère qui ne connaissait pas du tout le personnage d'Internet et qui l'a donc découvert à travers le film (qui a donc un avis plus objectif que le mien je pense). Je pensais sincèrement que le film allait l'insupporter à cause par exemple de la diction d'Ina qui fait que soit on accroche, soit pas du tout. Finalement, ma mère a trouvé le film "pas mal" et "intéressant". J'ai beaucoup aimé le fait que ma mère soit présente parce que le personnage de Solange traite de la solitude, de la volonté d'avoir le contrôle de son temps et de son espace et je me reconnais beaucoup là-dedans. Ce sont des raisons pour lesquelles j'ai toujours été assez indépendante même dans ma manière de me comporter chez moi avec elle et j'aimerais avoir mon espace.

Je pense que cette transposition du personnage de Solange te parle au cinéma nous met dans d'autres conditions que devant notre écran d'ordinateur sur Youtube. Sur Internet on cherche du consommable. On va souvent sur Youtube parce qu'on s'ennuie plutôt que pour réellement se dire "tiens je vais découvrir quelque chose" même si cela en découle. Ainsi, dès qu'on trouve quelque chose qui traîne un peu on va quitter la page et tout sera terminé.
Quand on s'est déplacé au cinéma, qu'on a payé, on fait rarement ça à moins que la chose nous insupporte énormément. Honnêtement, je pense que si j'avais montré les vidéos à ma mère avant qu'elle la voie, elle n'aurait pas voulu, elle m'aurait dit "Oh arrête ça".

" La vie peut être absolument épanouissante dans la solitude tant que le corps ne manifeste aucune résistance. "

Ce que j'ai beaucoup aimé dans ce film, c'est qu'on s'identifie beaucoup à Solange, on ressent ce qu'elle ressent dans le film et on n'établit pas cette distance comme sur Internet en pensant "Oh elle est bizarre cette fille". J'aurais beaucoup aimé comme ma mère découvrir le film avant de la découvrir elle d'ailleurs, je pense que je l'aurais appréciée encore plus.
Pour parler un peu de la construction du film en lui-même, elle est assez originale. Le film est organisé en chapitres comme dans un livre avec des intertitres avec toujours la présence d'un petit objet qui représente un personnage. Les objets sont quelque chose d'extrêmement important tout au long du film et je vous invite, si vous le voyez, à y faire bien attention.
J'ai aimé ce film parce qu'il est vraiment très léger. Souvent, j'ai peur quand je vais au cinéma de devoir me prendre la tête, de devoir retenir les choses et là, on a pas besoin. Après, peut être que justement ce côté pas très narratif à certains moments peut déranger certains qui s'attendent à voir un film comme un autre. Moi je m'attendais juste à voir Solange alors ça ne m'a pas choquée et j'ai même été agréablement surprise. Le seul petit bémol que je lui reprocherais est qu'il est un peu court (1h07) et j'aurais peut être aimé si je ne connaissais pas le personnage plus d'introspection. Mais, quand j'y pense, c'est fou toutes les choses qu'elle nous raconte en si peu de temps.

L'autre originalité de ce film est qu'il n'y a quasiment que des plans fixes. Ce que j'ai adoré, c'était dans certaines scènes où on ne voyait pas où les personnages allaient clairement, comme pour réserver une sorte d'intimité aux personnages et ainsi ajouter un côté mystérieux, des non-dits. Je n'ai rien à dire sur la photographie qui est tout simplement superbe. La musique, n'en parlons pas. Je trouve que rien que le thème de Solange la représente merveilleusement bien. Puis, je dois avouer que je la trouve magnifique dans ce film mais ça bien évidemment c'est très subjectif. Je ne pense pas que cela soit pas volontaire de sa part mais je l'ai un peu perçue comme "la fille qui n'a pas voulue paraître jolie mais qui me fait l'honneur de l'être sur grand écran".

Que vous connaissiez Solange ou ne la connaissez pas, je vous invite à aller le voir. Je pourrais insister en ajoutant qu'elle a eu énormément de mal à le diffuser mais rien que le contenu du film se suffit à lui-même pour vous apporter un bol d'air frais bien précieux dans votre semaine.

Si vous ne connaissez pas Solange te parle sur Youtube, voici quelques vidéos que je vous conseille de regarder.





Enfin, je ne pouvais pas vous parler de films sans vous parler du film qui a été un plaisir pour mes yeux et pour mon coeur, Mustang. Je l'ai regardé début janvier, toute seule devant ma télé à 1h du matin avec mon petit chien qui le regardait avec moi, il aime bien dès fois. Mustang est un film franco-turc sorti en 2015 qui a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et qui a reçu l'oscar du meilleur film étranger. Ce film a été réalisé par une femme d'origine turque qui habite maintenant en France et est son premier long métrage.
Pour être tout à fait honnête, la raison qui m'a poussé à le voir, c'était toutes ces personnes qui le décrivaient comme un "Virgin Suicides à la turque". Il faut savoir que Virgin Suicides de Coppola, film que j'ai vu il y a 3 ans m'a énormément marquée tant par son esthétisme que par son mystère. J'ai d'ailleurs commencé à lire le roman original de Jeffrey Eugenides dont j'ai eu la chance d'étudier des extraits sublimes en classe de littérature.

Dans ce film, on retrouve en effet un esthétisme proche, des thèmes communs comme la liberté, la féminité ou l'oppression sociale. Cependant, dans ce film vous ne retrouverez pas cette dimension gothique et mystérieuse de Virgin Suicides mais tout autre chose. Ce film traite un réel problème de fond qui est clairement évoqué ne serait-ce que dès la première scène du film.
Le film traite de l'histoire de quatre soeurs qui auraient entre 11 et 17 ans je dirais. Le point de départ du film est la première scène (elle est présente dans le générique, je ne vous spoile rien) où on voit les filles rentrer de l'école et jouer avec les garçons sur la plage. Elles vont dans l'eau avec eux, mouillent leurs vêtements et montent sur leurs épaules. En rentrant de l'école, leur grand mère a honte de leur comportement qualifié comme obscène selon elle et le restant du village. Elles se voient ainsi être quasiment enfermées chez elle, forcées de porter certains vêtements. On comprend dans le film que la grand mère essaie comme de préserver ses filles "souillées" pour qu'elles puissent se marier dès l'âge adulte.


Dans le film, il y a un seul narrateur, la plus jeune de la fratrie, Lale. J'ai vraiment adoré ce personnage. On peut penser que comme elle est la plus jeune, elle peut-être présentée de manière assez fébrile mais bien au contraire. Elle est celle qui entraîne ses soeurs tout au long de l'histoire. Elle se montre forte, courageuse et c'est assez rare de voir un rôle féminin aussi important. J'ai adoré ce contraste entre cette voix à la fois brave et innocente et la dureté des faits racontés. Cela apporte beaucoup d'émotion à ce film.

Le film est rythmé par le mariage des jeunes filles. Tout au long du film, on entend Lale qui nous raconte le mariage de ses soeurs les unes après les autres et qui sent son tour s'approcher. On les voit courir, tenter de se libérer comme des animaux sauvages qui ne veulent pas se laisser apprivoiser et cela nous fait sourire et pleurer en même temps.
Concernant l'esthétisme du film, j'ai été extrêmement touchée. Il y a beaucoup de douceur dans les images, dans la lumière. J'ai quelques personnes qui m'ont dit que les images leur avait fait beaucoup penser à David Hamilton qui a réalisé beaucoup de portraits féminins très doux. En cela, on peut rapprocher en effet le film à Virgin Suicides. Il y a une sensualité sublime dans ce film et une tendresse manifeste entre les soeurs.

"Si tu comptes me marier avec qui que ce soit d'autre, je hurle."

Cependant, je pense qu'avec le recul je préfère Mustang parce que je trouve qu'il est plus poussé, émouvant et abouti. Le message féministe derrière ce film m'a beaucoup plu. C'est un film réalisé par une femme, raconté par une fille, qui met en avant des filles fortes qui ne sont pas là simplement pour être jolies mais qui essaient d'agir. Dans Virgin Suicides, le point de vue des garçons voisins est intéressant mais présente peut-être plus les filles comme des objets d'admiration par leur beauté et leur apporte un côté chétif, une psychologie peu poussée.

Mustang est un chef d'oeuvre sur tous les points selon moi que je conseille réellement à toutes et à tous de voir. C'est loin d'être un film  niais avec de jolies filles, il est bien plus que cela. Il nous fait passer par beaucoup d'émotions et ne nous laisse pas indifférent. Personnellement, il m'inspire beaucoup.

Je me rends compte qu'avec trois petits films j'ai réussi à parler énormément et c'est ainsi que s'achève cette parenthèse culturelle. Ca m'a fait du bien. J'ai tendance à construire mon avis sur mon ressenti et mon vécu donc je ne pense pas que j'aurais été capable de donner mon avis sur Allociné ou Sens critique parce qu'il n'est sûrement pas très objectif. Enfin, vous me direz, aucun avis ne l'est. J'espère que cela vous aura donné envie de voir ces films, donnez moi vous aussi vos avis si vous les avez vu, cela m'intéresse. A très vite!

04/03/2016

Le pays des images

Je me rends compte que sur ce blog je parle beaucoup de mon activité en photographie derrière l'appareil mais jamais devant celui-ci. Remédions-y ensemble. Depuis presque trois ans, je me suis mise à poser, au début un peu par hasard. Comme je l'ai déjà dit dans de précédents articles, la photographie m'a fait rencontrer pas mal de jeunes photographes qui sont devenus des amis. Mais, qui dit être amis avec des photographes dit devenir le cobaye de leurs expérimentations artistiques bien entendu. Finalement, après plus de vingt expériences aujourd'hui, je déduis que j'y ai pris goût.  

Robin Voisin - Black Snow & Blue Sun - Adèle Cochard - Ark Us - Cyrielle Esnault
Anaïs D. - Maéva Lecoq - V.L. Art Photo - Amandine Adrien - Marie Meister
Solène LGP - Rocambole Photographies - Cyril Lescot - Zoé Cavaro - JBL Photographie
Barrow - Guena Photographie - Céline N. - Fragments de temps - Victoria B. 
Ca me fait bizarre de me qualifier réellement de 'modèle' car par 'modèle' les gens entendent souvent 'mannequin'. Hors, je sais très bien que mon physique ne correspond pas aux codes du mannequinat. Pourtant, je ne devrais pas me poser cette question aujourd'hui car 'modèle' désigne tout simplement l'activité de poser quel que soit son physique. Parfois, je me rends compte que j'ai moi-même d'avantage posé que certains de mes modèles se revendiquant l'être alors je me dis que je devrais peut être me lancer.

Le fait de poser est pour moi une part importante du travail personnel que j'essaie d'établir avec mon image. Pendant un long moment et toujours un peu maintenant, je me suis demandée quelle image j'étais capable de renvoyer aux gens. Au début, c'était une angoisse parce que je n'aimais pas la manière dont les gens me voyaient, j'avais envie de m'excuser d'exister à leurs yeux, je m'insupportais. Avec le temps, j'ai appris à l'apprivoiser en prenant l'habitude d'être prise en photo et par la suite, de me prendre moi-même en photo. Je pense que je peux dire aujourd'hui que j'ai appris à me ficher de l'image que renvoie mon visage puisque j'ai appris, avec l'expérience, qu'un mauvais cliché ne signifiait pas laideur, stupeur et horreur. J'ai des photographies de moi où je me trouve laide et ça ne m'empêche pas de les conserver sans avoir envie de les brûler. Pour être honnête, ce qui me dérange aujourd'hui ce ne sont plus les images où je suis laide mais presque les images où je suis 'trop' jolie parce que je ressens le travail sur Photoshop derrière. Je préfère diffuser une grimace horrible capturée avec mon téléphone qu'une photo de studio où ma peau a été trop lissée pour refléter la réalité.

Pour illustrer mon propos, il me semblait indispensable de vous parler d'une exposition que j'ai vu au début de l'année à la Maison Européenne de la Photographie à Paris, lieu que je recommande vivement. L'exposition dont je veux vous parler s'intitule 'Like me' et a été réalisée par Stéphane Gizard, un jeune photographe français.

Cette exposition regroupe une série de portraits un peu expérimentaux qu'il a effectué dans son studio. Le concept est simple, mais très intéressant. 
Dans un premier temps, le photographe place une tablette avec une caméra frontale devant son objectif et demande au modèle de se coiffer, se positionner comme s'il faisait un selfie avec celle-ci, puis, il prend la photo. Ensuite, il retire la tablette et place le modèle comme lui le souhaite, le recoiffe, le décoiffe, lui indique l'expression qu'il veut puis, prend une seconde photo. Enfin, le photographe réunit ces deux photos en un dyptique. 
Like me
Like meLike me
(Retrouvez la série entière ici )

Je trouve que ces images fortes car elles mettent en avant de manière plus ou moins subtile le fait qu'une tête un peu redressée, des cheveux plus décoiffés ou un sourire peuvent changer l'impression que nous donne la personne. Certains peuvent tantôt apparaître plus doux, sensuels, chaleureux  sur une image puis plus froids sur l'autre. Sur ces dyptiques, on peut ainsi voir une différence entre la manière dont les modèles se perçoivent eux mêmes et la manière dont le photographe les perçoit. Quand j'ai vu cette exposition avec mon amie, nous nous amusions à dire sur chaque dyptique quelle vision du modèle nous préférions chacune et c'était intéressant de constater que nous n'étions pas toujours d'accord.

Si j'ai beaucoup aimé cette exposition et que j'avais envie de vous en parler, c'est parce qu'elle exprime pourquoi j'aime la photographie de portrait. Je trouve cela fascinant de pouvoir interpréter un visage comme on le souhaite, mettre certains détails en avant, l'incorporer dans un univers particulier. J'essaie de travailler en tant que photographe mais aussi bien en tant que modèle sur cet aspect-là.

Robin Voisin
A chaque fois que je démarre un nouveau shoot en tant que modèle, je prends ça comme un jeu. Je me sens comme une actrice qui arrive sur un plateau à qui on demande d'oublier sa vie pendant deux heures. Je me laisse guider puis, petit à petit, je prends part au jeu et j'essaie de lâcher prise.
Quand je regarde ce petit montage avec ces photos pour lesquelles j'ai posé, je me rends compte que celles où je m'apprécie le moins, ce sont celles ont j'ai eu du mal justement à avoir ce lâcher prise soit parce que j'étais simplement trop crispée ou parce que le photographe me guidait trop pour que je puisse me sentir libre de mes mouvements.
Barrow.
Sur ces photos comme sur celles de Stéphane Gizard, on peut voir à quel point la pose, la manière dont sont coiffés mes cheveux, le point de vue du photographe, le regard que je porte vers la caméra (ou non), l'ambiance dans laquelle je suis mise en scène influent sur l'image que je renvoie. Sur certaines photos, je trouve que je m'apparente à une enfant tendre aux grands yeux innocents et sur d'autres, à une femme avec plus de sensualité au regard subtil, moins brut. Ce sont ces deux aspects qui ressortent le plus dans les photographies qu'on a pu réaliser de moi et qui je le sais, sont en conflit constant à l'intérieur de moi-même. Comme je l'ai évoqué dans un précédent article où je parlais du vêtement, j'aime bien jouer sur l'âge que je peux renvoyer aux gens. Cela m'amuse quand on me dit "Non c'est pas possible je pensais que tu avais 23 ans" à cause de certaines photos de moi postées sur Internet. En réalité, je chéris aussi bien mes robes dos nus, ma lingerie, mon rouge à lèvres que ma robe avec des rennes de Noël et mes chaussures à fleurs multicolores. 

La pratique de l'autoportrait me permet également de continuer ce travail avec moi-même, d'avantage axé sur le rapport à mon corps. Je me sens pour l'instant plus confortable avec le fait de mettre moi-même en scène celui-ci, je me sens libre. La relation de confiance devient d'autant plus importante (et d'autant plus belle) pour ce type de photographie. Mon corps et moi, on a comme signé un pacte : "D'accord, je veux bien apparaître sur tes photos Clémence mais ne me maltraite pas." Je pense que j'aurais peur qu'un photographe fasse ressortir les choses que je n'aime pas, que j'aie trop honte de moi-même.
Je pense aussi que cette 'sélection' plus restreinte des modèles féminins jugées plus aptes à poser dénudées que les autres m'oppresse un peu. J'ai l'impression que ça revient un petit peu à sous-entendre aux autres "D'accord, je veux bien te prendre en photo mais juste ton visage s'il te plait.". Puis, j'avoue être assez déçue de constater que, quand j'ai la chance de voir de rares images de femmes rondes dénudées, elles sont obligatoirement accompagnées de textes prônant leur courage, leur pseudo 'différence' qui les rend belle ; ces textes mielleux souvent accompagnés d'un suivant post d'une fille type mannequin avec une légende "C'est pour vous messieurs, elle est parfaite.". Dégoûtant. Je trouve ça tellement dommage de négliger tout cet aspect qu'offre la photographie en photographiant d'emblée une fille qui a une image qui correspond aux critères de beauté actuels, qui va forcément renvoyer une image attrayante et sensuelle à la majorité que de travailler avec n'importe quel corps et exprimer une multitude de choses. 

Ce travail personnel aussi bien effectué par ces photographes que par moi-même m'a appris énormément pour réaliser mes portraits. J'essaie au maximum de mettre mon modèle en confiance, de lui montrer que je ne suis pas là pour mettre à mal son image. Je souhaite mettre en valeur son visage à ma manière, tout en respectant son jugement et lui laissant un minimum de liberté sur mes clichés. Quand je pose, je remarque que je prends beaucoup de plaisir à faire des suggestions, ne pas rester passive et je tente de susciter cela chez mes modèles. Un modèle heureux, épanoui sera toujours plus beau selon moi qu'un modèle crispé, respectant méticuleusement mes consignes. 

La photographie, monde qui apparaît aux premiers abords comme un monde d'apparence et de tailles 34, s'avère être un monde où on apprend à se laisser guider, prendre confiance, tisser un lien avec celui qui nous photographie. J'ai d'ailleurs le sentiment que plus le lien est fort, plus l'image est belle. Je suis extrêmement touchée quand certains de mes modèles me disent qu'ils se sentent particulièrement beaux sur mes clichés. On ressent une douceur, une force, une tendresse chez l'autre au fur et à mesure des clichés et on s'abandonne. 
Finalement, ce rapport modèle - photographe se transpose parfaitement dans le rapport que nous avons les uns les autres. Parfois, quand on rencontre une personne on ne la trouve pas forcément belle physiquement puis on ressent une petite détresse dans ses yeux, une candeur dans son sourire et on la trouve mille fois plus belle qu'avant, sans parfois pouvoir vraiment l'expliquer.